Tradition hermétique

Les lettres hébraïques et les arcanes majeurs

Depuis Éliphas Lévi, la tradition hermétique française relie chaque arcane majeur à une lettre de l'alphabet hébreu. Une grille de lecture qui éclaire la symbolique sans jamais la réduire à un code.

Vingt-deux arcanes majeurs, vingt-deux lettres dans l'alphabet hébreu. Ce simple accord de nombre a suffi, au XIXe siècle, pour qu'une partie de la tradition ésotérique noue les deux ensembles et lise désormais le tarot à la lumière de l'hébreu. L'idée est séduisante, et elle a façonné toute une lignée de penseurs, d'Éliphas Lévi à Papus. Elle demande pourtant d'être maniée avec soin. Car une correspondance n'est pas une preuve, et l'on verra qu'à trop vouloir faire coïncider les lames et les lettres, on glisse parfois de l'analyse éclairante à la rêverie. Voici cette grille, ce qu'elle apporte, et où elle s'arrête.

Une correspondance, pas une coïncidence

Le point de départ est arithmétique. L'alphabet hébreu compte vingt-deux lettres, et le tarot vingt-deux arcanes majeurs. Pour qui cherche des correspondances cachées, un tel accord ne peut être fortuit. La tradition kabbalistique tient d'ailleurs les lettres pour bien plus que des signes : chacune est un nombre, un symbole, un hiéroglyphe porteur de plusieurs sens, et l'on dit même que le monde aurait été créé au moyen de ces lettres. Faire correspondre chaque arcane à une lettre, c'est donc prétendre que le tarot rejoue, à sa manière imagée, la structure profonde du langage sacré.

Encore faut-il préciser ce que vaut cette prétention. Rien, dans l'histoire documentée du tarot, ne rattache son invention à la Kabbale : le jeu naît dans l'Italie du XVe siècle, pour jouer, et l'alphabet hébreu n'y est pour rien. La correspondance n'est donc pas une origine retrouvée, c'est une grille posée après coup. Cela ne la rend pas sans valeur, mais cela fixe son statut : elle est une clé de lecture, pas une vérité du jeu.

On peut préciser la chose, car l'alphabet hébreu n'est pas une simple liste. La tradition le divise en trois groupes : trois lettres dites mères, sept lettres doubles, douze lettres simples. Cette partition n'est pas sans écho dans le tarot, où certains ont voulu retrouver un septénaire et une douzaine parmi les arcanes. L'analogie est tentante, et c'est précisément ce qui la rend suspecte : un esprit qui cherche des correspondances en trouve toujours. Mieux vaut tenir la grille pour un instrument de méditation que pour une démonstration.

Éliphas Lévi, l'homme qui a noué le fil

C'est à Éliphas Lévi que revient d'avoir noué solidement le fil. Au milieu du XIXe siècle, dans son ouvrage majeur, il pose la correspondance entre les arcanes et les lettres et en fait la clé de tout son système. Éliphas Lévi, Dogme et Rituel de la Haute Magie, 1856 déclare livrer le sens des lettres tel que l'auraient établi divers kabbalistes, sans toujours préciser lesquels. C'est lui qui lègue à ses successeurs l'ossature de la grille.

Pourquoi cet acharnement à tout relier ? Parce que Lévi poursuivait un rêve d'unité. Il voulait montrer que la Kabbale, le tarot, l'astrologie et la magie n'étaient que les dialectes d'une même langue oubliée, et que retrouver leurs correspondances revenait à reconstituer une science perdue. Les vingt-deux lettres étaient la pièce maîtresse de cet édifice : en les attachant aux arcanes, il faisait du jeu de cartes la clé visible d'un savoir caché. L'ambition était immense, et c'est elle, plus que le détail des attributions, qui a séduit ses successeurs.

Papus, une génération plus tard, reprend et systématise. Dans son maître-livre, Papus, Le Tarot des Bohémiens, 1889 appuie le sens des lettres sur les travaux du linguiste Fabre d'Olivet, dont l'étude de la langue hébraïque faisait alors autorité. La filiation est claire : Lévi pose, Papus ordonne, Oswald Wirth illustre. C'est cette lignée française, latine, qu'il faut garder en tête, car elle n'est pas la seule à avoir tenté l'opération, et les autres n'ont pas placé les lettres de la même façon.

Lire la grille : quelques accords

Le mieux est de prendre quelques lames. La première, Le Bateleur, reçoit la première lettre, Aleph. L'accord paraît juste : Aleph est l'unité, le principe, le souffle initial, et le Bateleur est celui qui commence, qui pose le premier geste. On a même remarqué que la silhouette du personnage, un bras levé et l'autre baissé, épouse le tracé de la lettre. Le commencement répond au commencement.

Deuxième exemple, La Papesse, qui reçoit Beth. La lettre signifie la maison, le réceptacle, la demeure qui contient. La Papesse, assise et silencieuse, gardienne d'un livre, est bien cette intériorité qui abrite et conserve. L'analogie fonctionne encore.

Un troisième accord est plus parlant encore. La lettre Vav, dont le nom évoque le clou ou le crochet, ce qui relie, échoit à L'Amoureux. Or cet arcane est précisément celui du lien et du choix qui attache. La lettre qui sert, en hébreu, à joindre les mots entre eux désigne la lame où se noue un engagement. Ici, l'analogie ne force rien : la fonction de la lettre et le sens de la carte se rejoignent d'eux-mêmes.

Dernier exemple, et il importe : Le Monde reçoit la vingt-deuxième et dernière lettre, Tav, qui marque l'achèvement, le sceau, la fin du parcours. La dernière lame reçoit la dernière lettre, et la boucle se referme. Jusque-là, tout s'ordonne. C'est juste avant cette dernière case que le système rencontre sa difficulté.

La question du Fou

Le problème vient de l'arcane sans numéro. Si vingt et un majeurs portent un chiffre, le Fou, lui, n'en a pas, et une grille qui veut aligner vingt-deux lames sur vingt-deux lettres doit bien décider où le glisser. La tradition française a tranché d'une manière qui surprend souvent. Elle ne place pas le Fou au début, comme on l'attendrait d'un commencement, mais presque à la fin : il reçoit la vingt et unième lettre, Schin, juste avant Le Monde qui reçoit la vingt-deuxième.

Ce choix n'est pas tout à fait arbitraire. Fabre d'Olivet, sur lequel s'appuie Papus, lit dans Schin un signe de durée relative et d'élan, et Papus y rattache l'idée des appétits de la chair, ce qui n'est pas sans rapport avec l'errance du voyageur. Reste que le résultat est singulier : dans cette grille, Le Fou n'ouvre pas la marche, il la précède de peu sans la commander. Son indétermination, déjà rencontrée dans Le Fou, le pas de côté à propos de son absence de numéro, se reflète jusque dans l'hésitation des systèmes à lui trouver une place. La lame qui échappe au compte échappe aussi, presque, à la grille.

Tradition française contre Golden Dawn

Ce détail du Fou n'est pas une finesse d'érudit : c'est la ligne de partage entre deux familles incompatibles. À la fin du XIXe siècle, en Angleterre, une autre école, la Golden Dawn, a refait l'opération sur d'autres bases. Elle place le Fou au tout début, lui attribue la première lettre Aleph, et décale en conséquence toute la grille : le Bateleur reçoit alors Beth, et ainsi de suite jusqu'au bout. C'est ce système anglo-saxon qui a essaimé dans la plupart des jeux modernes, à commencer par le Rider-Waite.

Le décalage peut sembler minime, une lettre de plus ou de moins. Il ne l'est pas. Décaler la grille d'un cran, c'est attribuer à chaque arcane une autre lettre, donc d'autres correspondances de nombre, de planète et de sens. Le Bateleur cesse d'être l'unité d'Aleph pour devenir la dualité de Beth, et tout l'édifice analogique bascule. Deux lecteurs sincères, l'un nourri de Papus, l'autre de la Golden Dawn, parleront ainsi de la même carte dans deux langues qui ne se traduisent pas.

Les deux grilles sont cohérentes chacune de son côté, mais elles sont inconciliables. Une même lame ne reçoit pas la même lettre selon l'école, et les significations qui en découlent divergent d'autant. Vouloir les mélanger, prendre une attribution ici et une autre là, ne produit qu'une confusion que les lecteurs avertis repèrent aussitôt. Ce site suit la tradition française, celle de Lévi et de Papus, parce que c'est elle qui correspond au Tarot de Marseille et à son histoire. Le préciser n'est pas un dogmatisme : c'est une condition de cohérence.

Ce que la lettre éclaire sans le réduire

Reste la question de fond : que vaut, au juste, cette grille ? Il faut être honnête. Certaines correspondances sont lumineuses, comme Aleph et le Bateleur, ou Tav et le Monde. D'autres forcent l'analogie au point de la rendre douteuse. Pourquoi la lettre attribuée au Soleil renverrait-elle à une idée de sommet et de prince du ciel, et comment l'image de la Mort illustrerait-elle la fécondité ? Les rapprochements ne s'imposent pas toujours à l'esprit, et la tradition elle-même a connu des sceptiques qui voyaient là la fantaisie de l'imagination plus que la rigueur d'une science.

Cette prudence, il faut y insister, vient de l'intérieur même de la tradition, non de ses détracteurs. Lévi avançait plusieurs sens pour chaque lettre, six ou sept idées parfois disparates, si bien qu'on pouvait toujours en trouver une qui s'accordât à la lame visée. C'est le risque de toute grille trop souple : elle finit par tout expliquer, donc par ne plus rien démontrer. Reconnaître cette faiblesse n'affaiblit pas la lecture symbolique, au contraire. Cela la débarrasse de sa prétention scientifique pour la rendre à ce qu'elle est, un art de la résonance.

C'est pourquoi il faut tenir la lettre pour ce qu'elle est : une porte d'entrée, jamais une équation. Elle peut éclairer une lame, lui ajouter une résonance, ouvrir une méditation. Elle ne la résume pas et ne la remplace pas. Plaquée mécaniquement, elle réduit l'arcane à un code et tue précisément ce qui fait sa profondeur. Maniée avec mesure, elle est une clé parmi d'autres, à côté de l'image, de la couleur et du nombre. La symbolique du tarot est trop riche pour tenir dans une seule grille, fût-elle vénérable.