La tradition

Tarot de Marseille

Trois siècles de lectures, de Lyon à Paris, de l'imprimerie à la psychanalyse. Une iconographie restée stable, une grammaire interprétative riche, et une voix d'auteurs qui se sont succédé pour en commenter chaque arcane.
✦ C'est dans cette filiation que Tarot Revelatio s'inscrit. ✦

Le Tarot de Marseille

Le Tarot de Marseille n'est pas un jeu de cartes parmi d'autres. C'est une tradition iconographique précise, fixée à Lyon dans la seconde moitié du XVIIe siècle, diffusée massivement aux XVIIIe et XIXe siècles à partir des ateliers de Marseille, et reproduite à l'identique pendant des générations. Vingt-deux arcanes majeurs, cinquante-six arcanes mineurs, des couleurs codifiées, des positions de personnages réglées au millimètre, des inscriptions latines stables.

Les historiens distinguent aujourd'hui un Tarot de Marseille type I (matrice plus ancienne, attestée dès la fin du XVIe siècle) et un type II, plus tardif et plus diffusé, qui s'impose à partir des années 1700. C'est ce type II qui a servi de support à toute la tradition interprétative occidentale, de Court de Gébelin à Jodorowsky. Les jeux de Jean Dodal (Lyon, vers 1701), Nicolas Conver (Marseille, 1760) et Paul Marteau (Paris, 1949) en sont les jalons les plus connus.

Cette stabilité iconographique sur trois siècles n'est pas anodine. Elle a permis à des générations de lecteurs de partager un vocabulaire commun, et aux auteurs successifs de bâtir leurs commentaires sur le même socle visuel. Le Pendu de Wirth est exactement le même que celui de Marteau ou de Jodorowsky. Ce que change chaque auteur, c'est l'angle de lecture, jamais l'objet lu.

Le Tarot Jean Dodal

Tarot Revelatio reproduit le Tarot Jean Dodal, imprimé à Lyon entre 1701 et 1715 par le maître cartier du même nom. Ce jeu, conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote ark:/12148/btv1b10537343h, est l'un des plus anciens exemplaires complets du type II qui nous soit parvenu en bon état. Il est librement accessible en haute résolution sur Gallica, le portail numérique de la BnF.

Le choix du Dodal n'est pas neutre. Il est antérieur de soixante ans au célèbre Conver et de deux siècles aux restaurations modernes (Marteau 1949, Camoin-Jodorowsky 1997). Sa palette est légèrement plus rouge, ses tracés plus rustiques, ses inscriptions parfois fautives. Cette imperfection est précisément ce qui donne à ce jeu son caractère vivant. On y sent encore la main de l'imprimeur, la pression du bois sur le papier, le geste artisanal qui a précédé toute mise en théorie.

Sur ce site, les vingt-deux arcanes majeurs apparaissent dans leur état d'origine, sans repeint, sans normalisation des couleurs, sans modernisation typographique. Le ratio des cartes est respecté à l'identique. C'est le Dodal tel qu'on l'a vu dans les boutiques lyonnaises au tout début du XVIIIe siècle.

Éliphas Lévi

Alphonse-Louis Constant, dit Éliphas Lévi, est l'auteur qui a sorti le tarot du domaine du jeu pour le faire entrer dans celui de la pensée ésotérique. Son Dogme et rituel de la haute magie, paru en deux volumes en 1854 et 1856, propose la première lecture systématique des arcanes majeurs comme un alphabet symbolique structuré. C'est lui qui pose la correspondance, devenue canonique dans toute la tradition occulte française, entre les vingt-deux arcanes et les vingt-deux lettres de l'alphabet hébraïque.

Cette correspondance ouvre la voie à une lecture où chaque arcane n'est plus seulement une image isolée, mais le maillon d'une chaîne signifiante plus vaste, articulée avec la kabbale, l'astrologie et l'alchimie. Tous les auteurs qui suivront, Papus en premier, partent de Lévi, le prolongent, parfois le contestent. Sa formule reste la matrice : le tarot est un livre, et chaque arcane une page.

Papus

Gérard Encausse, médecin parisien d'origine espagnole, prend le pseudonyme de Papus en hommage à un génie de la médecine occulte mentionné dans le Nuctémeron d'Apollonios. Fondateur de l'Ordre Martiniste en 1891, il est le grand vulgarisateur du tarot au tournant du siècle. Son Tarot des Bohémiens, paru en 1889, reste l'un des ouvrages de référence.

Là où Lévi avait esquissé une grammaire, Papus construit une syntaxe. Il propose une lecture systémique du tarot fondée sur le quaternaire (Yod-Hé-Vav-Hé du tétragramme), les correspondances numériques entre arcanes majeurs et mineurs, et des techniques de tirage codifiées. C'est avec lui que le tarot, dans la tradition occulte de son temps, devient un véritable outil divinatoire structuré, doté de méthodes précises. Sa rigueur de médecin transparaît dans la façon dont il agence ses chapitres, dont il enchaîne les démonstrations, dont il refuse l'à-peu-près.

Oswald Wirth

Disciple suisse de Stanislas de Guaita, Oswald Wirth est avant tout un dessinateur. En 1889, il grave son propre tarot, le Tarot des Imagiers du Moyen Âge, en collaboration avec son maître. C'est un acte fondateur. Wirth ne se contente pas de commenter le tarot, il le redessine, en pensant chaque trait comme un choix interprétatif. Ce geste inaugure une tradition de tarots d'auteurs qui se prolongera jusqu'à Jodorowsky-Camoin un siècle plus tard.

Son grand ouvrage, Le Tarot des imagiers du Moyen Âge, paru en 1927, propose une lecture symbolique nourrie d'hermétisme et de franc-maçonnerie. Wirth insiste sur les correspondances entre les arcanes et les épreuves initiatiques, sur les triades structurelles, sur les retournements. Sa prose est plus contemplative que celle de Papus, moins systémique, plus attentive aux résonances secondaires. Il introduit dans la lecture du tarot une qualité de lenteur et d'attention qui manquait peut-être à ses prédécesseurs.

Paul Marteau

Héritier de la maison Grimaud, Paul Marteau est avant tout un imprimeur. C'est lui qui, en 1930, publie un nouveau Tarot de Marseille fondé sur les bois de Nicolas Conver de 1760. Cette édition s'imposera comme la référence canonique du XXe siècle, celle qu'on a connue dans les bureaux de tabac, sur les tables des cartomanciennes parisiennes, dans les bibliothèques familiales. Le Tarot de Marseille moderne, c'est lui.

Mais Marteau n'est pas seulement un éditeur. En 1949, il publie Le Tarot de Marseille, un commentaire arcane par arcane qui établit la grammaire interprétative classique encore enseignée aujourd'hui. Son style est sobre, précis, didactique. Il évite l'ésotérisme spéculatif de ses prédécesseurs pour s'en tenir à ce que disent les images. Cette tenue stylistique a fait école : tout lecteur attentif du tarot de Marseille a, à un moment ou un autre, ouvert le Marteau.

Carl Gustav Jung

Jung n'a pas écrit de livre sur le tarot. Mais sa psychologie analytique a profondément renouvelé la façon dont on peut le lire. Pour Jung, les vingt-deux arcanes majeurs ne sont pas des entités magiques, ce sont des images archétypales : des configurations universelles de l'inconscient collectif, qui apparaissent dans les rêves, les mythes, les contes, et dans les symboles que les civilisations produisent depuis toujours. Le Pape, le Diable, la Mort, l'Hermite ne sont pas seulement des cartes : ce sont des présences psychiques que tout être humain rencontre.

Cette lecture archétypale a deux conséquences pratiques. D'abord, elle dédramatise les arcanes les plus chargés (la Mort, le Diable, la Maison-Dieu) en les inscrivant dans le processus normal d'individuation, le chemin par lequel un sujet devient pleinement lui-même. Ensuite, elle introduit la notion de synchronicité, qui permet de penser les coïncidences signifiantes, et donc de poser une lecture du tarot qui n'est ni pure superstition ni pure suggestion. Jodorowsky se réclamera explicitement de Jung un demi-siècle plus tard.

Alejandro Jodorowsky

Cinéaste, dramaturge, romancier, performeur, Alejandro Jodorowsky est probablement la figure la plus médiatisée du tarot contemporain. Avec Philippe Camoin, héritier de la lignée des cartiers marseillais, il restaure en 1997 le Tarot de Marseille en redessinant chaque arcane à partir des modèles anciens. Cette restauration est aujourd'hui l'un des jeux les plus utilisés dans le monde francophone.

En 2004, il publie avec Marianne Costa La Voie du Tarot, ouvrage de référence qui propose une lecture psychogénéalogique du tarot : chaque arcane peut être lu comme un nœud dans la transmission familiale, un héritage à reconnaître ou à dénouer. Cette lecture, parfois contestée par les puristes plus attachés à la grammaire de Marteau, a eu le mérite d'ouvrir le tarot à des publics qui n'y entraient pas par la porte ésotérique.

Marianne Costa

Co-autrice avec Jodorowsky de La Voie du Tarot, Marianne Costa a depuis poursuivi un travail propre. Le Tarot pas à pas, paru en 2019, revisite l'histoire et l'iconographie du Tarot de Marseille à partir du jeu de Pierre Madenié (Dijon, 1709), l'un des plus anciens exemplaires connus du type II, presque contemporain du Dodal. Elle y développe une interprétation qui prend en compte la totalité des arcanes, mineurs comme majeurs, articulée à une attention soutenue à la numérologie et aux allégories.

Sa prose est patiente, poétique, pédagogique. Elle prolonge la lignée Jodorowsky tout en s'en émancipant, et elle compte aujourd'hui parmi les voix vivantes les plus attentives à la transmission lente du tarot.

La lecture continue

Cette filiation n'est pas figée. Elle ne s'est pas arrêtée à Costa, et elle ne s'arrêtera pas à Tarot Revelatio. Chaque génération de lecteurs ajoute sa voix, son angle, ses obsessions, à la longue conversation que les arcanes entretiennent avec ceux qui les regardent depuis trois siècles. Une lecture de tarot n'est jamais close.

Tarot Revelatio s'inscrit dans cette filiation comme un maillon récent. Les synthèses produites par ce site mobilisent les voix citées plus haut, parfois explicitement par citation, plus souvent en arrière-plan, dans le ton, le rythme, la façon de nommer ce qui se joue dans une carte. Ce qui est nouveau, ici, ce n'est pas la lecture, c'est l'outil qui la produit. Le fond reste celui de la tradition.

La tradition est posée. Entrez dans la lecture.