Étude d'arcane

Le Fou, le pas de côté

Seul arcane sans numéro, Le Fou marche sans plan ni inventaire, un balluchon sur l'épaule. Loin de l'égarement, son errance dit une liberté : celle de l'élan qui précède toute forme.

On le prend rarement au sérieux. Le bonnet à grelots, le costume bariolé, l'allure de bouffon : tout, dans cette lame, semble inviter à sourire et à passer son chemin. Le Fou aurait quelque chose de comique, un grain de folie sans conséquence, un personnage que l'on range vite du côté de l'insouciance ou de l'égarement. C'est de lui, dit-on, qu'est issu le joker des jeux modernes. Mais cette familiarité est trompeuse. Sous l'habit bigarré se tient une figure singulière, la seule du jeu à ne porter aucun numéro, et cette singularité change tout. Là où l'on attendait la légèreté du bouffon, l'arcane parle d'un élan plus grave, d'une marche qui précède toute forme et que rien n'arrête.

Une carte qui échappe au compte

Le détail décisif est aussi le plus discret. Sur les vingt-deux arcanes majeurs, vingt et un portent leur chiffre romain gravé en tête de la lame : Le Bateleur porte le I, La Papesse le II, et ainsi de suite jusqu'au XXI du Monde. Une seule fait exception. Sur le tracé de Jean Dodal, gravé à Lyon entre 1701 et 1715, la lame du Fou ne porte aucun numéro. Elle porte un nom, « LE FOL » sur sa banderole, mais aucun chiffre ne vient lui assigner un rang dans la suite.

Cette absence dessine une symétrie inattendue avec une autre lame. La treizième, celle que la tradition nomme l'Arcane sans Nom, porte un numéro mais aucun nom. Le Fou fait l'inverse : il porte un nom mais aucun numéro. Deux cartes, deux manques, et chacune dépouillée de ce qui demeure à l'autre. L'Arcane sans nom (La Mort) est retranchée du langage, Le Fou est retranché du compte. L'une échappe aux mots, l'autre au rang. Ces deux dérobades se répondent, et ce n'est sans doute pas un hasard si elles touchent les deux lames qui parlent le plus directement du passage.

Ne pas avoir de numéro, c'est échapper à l'ordre qui structure tous les autres atouts. Le Fou n'a pas de place fixe dans la séquence. Selon les lectures, on le place au commencement, comme l'élan qui met le voyage en route, ou tout à la fin, après Le Monde, comme celui qui repart une fois le cycle accompli. Certains le font circuler librement entre les arcanes, carte mobile sans demeure assignée. Cette indétermination n'est pas un défaut de fabrication : elle dit la nature de la figure. Le Fou est ce qui ne se laisse pas ranger.

Le nom lui-même flotte. Le jeu de Dodal grave « LE FOL », d'autres tracés écrivent « LE MAT » ou « LE FOU ». Cette hésitation des graveurs prolonge celle de la carte : même son nom refuse de se fixer tout à fait.

Ce que montre la lame

Le Fou avance. Le corps est tourné vers la droite du cadre, les jambes écartées dans une franche posture de marche. Aucune armure, aucune arme lourde ne l'alourdit. Il porte une tunique courte et un costume bigarré que la tradition rapproche de l'habit du bouffon de cour, et une coiffe à grelots couvre sa tête. Sur l'épaule, un bâton soutient dans son dos un balluchon où l'on devine ses maigres possessions. Une seconde tige, plus longue, lui sert d'appui dans l'autre main, comme un bâton de marche.

Deux détails retiennent l'œil. À hauteur de jambe, un animal s'agrippe à ses chausses et les déchire. Sur le tracé Dodal, c'est un quadrupède clair, que la tradition identifie tantôt comme un chien, tantôt comme un félin. Le Fou n'en a cure : son regard porte en avant, indifférent à la morsure. Le second détail est le sol. Il est à peine tracé, sans repère stable, sans construction, sans horizon défini. Là où d'autres lames posent un décor, celle-ci laisse le marcheur dans un espace ouvert qui n'indique ni d'où il vient ni où il va.

Cette nudité du fond n'est pas une pauvreté du dessin. Comme pour le squelette de la treizième lame ou pour la potence du Pendu, l'absence de décor concentre le regard sur la figure et son geste. Ce que montre la carte n'est pas un épisode, le départ de tel voyageur vers tel pays. C'est la marche elle-même, dépouillée de toute circonstance.

L'errance comme liberté

C'est ici que la lecture se sépare de l'image d'Épinal du bouffon. Le Fou n'est pas un égaré, il est un partant. Sa marche n'a pas d'objet déclaré, et c'est précisément ce qui la rend libre. Il ne poursuit rien, ne fuit rien, il avance. L'élan le précède, plus ancien que le but qu'on pourrait lui prêter.

La tradition reconnaît dans cette figure le mouvement d'avant la forme. Selon Alejandro Jodorowsky, La Voie du Tarot, 2004, Le Fou représente l'énergie pure, indifférenciée, capable de tout devenir parce qu'elle n'est encore rien. Le costume bigarré dit cette disponibilité : il porte toutes les couleurs parce qu'il n'appartient à aucune fonction stable. Le Fou n'est ni roi ni prêtre ni marchand, il n'a pas de rôle, et cette absence de rôle est sa richesse. Il peut devenir n'importe quoi parce qu'il n'est encore personne d'arrêté.

On mesure sa singularité en le comparant à la première lame numérotée. Le Bateleur compose. Il dispose ses outils sur sa table, inventorie ses moyens, organise son plan avant d'agir. Le Fou, lui, marche déjà, sans table ni inventaire. Là où Le Bateleur prépare, Le Fou est parti. L'un pense le commencement, l'autre l'éprouve. Cette différence éclaire la place ambiguë du Fou dans la séquence : il vient avant le compte parce qu'il vient avant le calcul.

La morsure et le voyageur

Il serait facile, et faux, de faire du Fou une figure d'insouciance pure. L'animal qui le mord interdit cette lecture trop douce. Cette présence a reçu mille interprétations. Pour les uns, elle figure l'instinct qui rappelle au corps ses limites. Pour les autres, elle est l'aiguillon nécessaire, la blessure qui pousse à avancer plutôt qu'à s'attarder. Dans tous les cas, elle dit que le voyage a un coût, et que la liberté du marcheur n'est pas gratuite.

Ce qui frappe, c'est l'attitude du Fou devant la morsure. Il ne lutte pas, ne repousse pas l'animal, ne se retourne même pas pour le voir. La marche reste plus forte que la blessure. On peut lire dans ce calme une inconscience, et ce serait le revers sombre de la carte. On peut aussi y reconnaître une forme de sagesse : celle qui accepte que tout départ s'accompagne d'une déchirure, et qui avance malgré elle sans s'y arrêter. La légèreté du Fou n'est pas l'ignorance du prix. C'est une légèreté qui a renoncé à se protéger de tout.

Cette nuance importe pour qui veut comprendre la carte sans la rendre niaise. Le Fou ne promet pas un chemin sans douleur. Il dit que la douleur ne suffit pas à arrêter celui qui doit partir.

Ouvrir ou clore le voyage

Reprenons la question de la place. Faute de numéro, Le Fou peut occuper les deux extrémités de la séquence, et c'est dans ce double rapport qu'il se comprend le mieux.

Au commencement, il est l'élan brut qui n'a encore rien rencontré, la marche d'avant l'expérience. À l'autre bout, Le Monde clôt la série que Le Fou avait ouverte. La figure au centre de la couronne accomplit ce que le marcheur avait amorcé sans le savoir. Entre les deux, vingt arcanes d'épreuves et d'apprentissages. Le Fou et Le Monde dialoguent comme deux états d'un même voyage : l'élan qui part sans savoir, et l'accomplissement qui sait enfin. On peut même imaginer que Le Fou, une fois Le Monde traversé, reprenne sa route, plus léger encore d'avoir tout connu.

Un autre arcane éclaire sa liberté par contraste. La Maison-Dieu montre la rupture brutale, la tour foudroyée, l'effondrement de ce qui n'a pas voulu finir à temps. Le Fou est l'envers de cette catastrophe. Là où la Maison-Dieu apprend à partir parce que tout est tombé, Le Fou part avant que rien ne tombe. Sa légèreté est une prévoyance déguisée : ne pas s'attacher au point de devoir être arraché, ne rien bâtir de si lourd que son écroulement vous ensevelisse. Le marcheur n'a pas de maison, donc pas de maison à voir s'effondrer.

Rencontrer Le Fou dans un tirage

Quand cette lame paraît, deux lectures opposées guettent, aussi fausses l'une que l'autre. La première en fait un présage d'égarement : vous allez vous perdre, vous dispersez, vous dérober à vos responsabilités. La seconde la transforme en éloge naïf de la liberté, comme si partir suffisait à tout résoudre. Le Fou ne dit ni l'un ni l'autre. Il décrit un état, et il pose une question.

L'état est celui d'un commencement qui ne se nomme pas encore. Quelque chose se met en mouvement sans qu'un but clair soit posé, et cette indétermination n'est pas un manque, elle est la condition de l'élan. Toutes les ouvertures importantes se font sans garantie, et vouloir tout assurer avant de partir revient souvent à ne jamais partir. Le Fou parle aussi d'une liberté retrouvée, parfois au sortir d'une période contrainte : quelque chose se desserre, une vieille identité tombe en chemin.

La question, elle, est double. Quel mouvement vous appelle, que vous n'osez pas nommer parce qu'il n'a pas encore de forme rassurante ? Et quelle morsure acceptez-vous d'emporter avec vous, sachant qu'elle ne cessera pas, mais qu'elle ne vous arrêtera pas non plus ? Marcher, ici, ne veut pas dire ignorer le prix. Cela veut dire avancer en le connaissant.

Pour explorer plus avant cet arcane, dans ses nuances à l'endroit comme renversé, et selon les domaines de la vie, la fiche complète de Le Fou en déploie la lecture. Et si l'envie de partir vous traverse en ce moment, peut-être est-ce simplement qu'un élan demande que l'on cesse de lui réclamer une destination.