L'expression « Tarot de Marseille » désigne moins un jeu précis qu'une famille de jeux, gravés et réédités sur près de trois siècles par des dizaines d'ateliers, de Lyon à Marseille en passant par Avignon et Dijon. Parler du Tarot de Marseille au singulier est donc une commodité de langage : il faut toujours préciser de quel tracé, de quel atelier, de quelle époque on parle. Parmi tous ces jeux, celui que Jean Dodal a imprimé à Lyon au tout début du dix-huitième siècle occupe une place particulière. Il compte parmi les plus anciens exemplaires complets qui nous soient parvenus, et son tracé sert aujourd'hui de référence à qui veut remonter aux sources de l'iconographie marseillaise. Encore faut-il comprendre pourquoi.
Un cartier lyonnais au tournant du dix-huitième siècle
Jean Dodal était maître-cartier à Lyon, et c'est sous son nom que le jeu nous est connu. La notice de la Bibliothèque nationale de France date sa publication d'une fourchette prudente : entre 1701 et 1715. Le jeu porte deux fois la marque de son éditeur, sur le Deux de Coupes où se lit « IEAN DODAL », et sur le Deux de Deniers où figure la mention complète « FAICT A LYON PAR IEAN DODAL ».
Le choix de Lyon n'a rien d'un hasard. La ville était alors l'un des grands centres européens de la fabrication des cartes à jouer, au même titre que Marseille, Avignon ou Rouen. Carrefour commercial entre le nord de l'Europe et l'Italie, dotée d'une tradition d'imprimerie ancienne, Lyon réunissait les conditions d'une production de cartes destinée à l'exportation. Le nom « Tarot de Marseille » lui-même est trompeur sur ce point : il s'est imposé tardivement comme une marque générique, mais les jeux qui le portent ont été gravés dans plusieurs villes, et Lyon en fut l'une des plus actives. Situer Dodal, c'est donc le replacer dans un réseau d'ateliers concurrents qui se copiaient, se rééditaient et exportaient leurs jeux à travers le continent.
Il faut ici lever une confusion fréquente, car elle conditionne toute la suite. À l'époque, le maître-cartier n'est pas nécessairement celui qui grave les cartes. Le cartier est l'éditeur, l'imprimeur et le marchand : il possède l'atelier, vend le jeu, appose son nom. Le graveur, lui, est l'artisan qui taille le moule de bois dont sortiront les images. Les deux métiers se confondaient parfois, mais le plus souvent ils étaient distincts. Dans le cas de Dodal, la tradition attribue la gravure à un certain Mermé, originaire de Chambéry, sans que son identité soit établie avec une totale certitude. Plusieurs hypothèses circulent même parmi les spécialistes, certaines allant jusqu'à rapprocher le jeu de Dodal de celui de Jean-Pierre Payen, gravé en 1713 et frappant de ressemblance, au point que quelques-uns ont supposé une parenté étroite entre les deux ateliers. Ces débats d'érudition restent ouverts, et il est plus honnête de les signaler que de trancher ce que les sources ne tranchent pas.
Pourquoi 1701 ? une affaire d'impôt
La datation du jeu tient à un fait historique aussi concret qu'inattendu : une réforme fiscale. Au tournant du siècle, l'administration décida de mieux contrôler la production des cartes à jouer, taxées comme produit de consommation. Pour assainir la perception de l'impôt, une mesure interdit aux éditeurs de graver eux-mêmes leurs moules, et ordonna la destruction des anciens moules en circulation, afin de repartir sur des bases que le fisc jugeait saines.
Cette destruction a une conséquence précieuse pour l'historien. Les moules antérieurs ayant disparu, les jeux conservés ont nécessairement été gravés à partir de moules neufs, postérieurs à la réforme. C'est ce qui permet de dater le tarot de Dodal avec une quasi-certitude du début du dix-huitième siècle, et d'écarter une production plus ancienne. Là où tant d'objets du passé flottent dans une chronologie incertaine, une mesure d'impôt fournit ici un point d'ancrage solide. Le détail a quelque chose de savoureux : c'est à une décision comptable, et non à une intention d'artiste, que l'on doit de pouvoir dater ce chef-d'œuvre.
Un jeu fait pour l'étranger
Le tarot de Dodal porte une singularité que l'œil attentif repère vite. Sur plusieurs cartes, on lit une mention abrégée, « F.P.Le.Trange » ou « F.P.Le.Trenge », qui se déchiffre « Fait pour l'étranger ». La notice de la BnF la relève sur les quatre Cavaliers, sur le Valet de Bâtons, et sur deux atouts majeurs, La Force et Le Monde. Le jeu était donc explicitement destiné à l'exportation, vraisemblablement vers les pays voisins, la Suisse, les États allemands, et surtout l'Italie.
Cette destination commerciale n'est pas anecdotique. Elle rappelle que la carte à jouer était au dix-huitième siècle un produit de négoce, fabriqué en série, transporté et vendu loin de son atelier d'origine. Lyon, place marchande majeure et carrefour entre la France et l'Italie, était bien placée pour ce commerce. Le jeu de Dodal n'est pas un objet rare et précieux conçu pour un prince : c'est une marchandise de qualité, pensée pour voyager. Un autre détail confirme l'attention que le graveur portait à sa marque : sur l'atout La Lune, la notice signale des initiales « I.P. » dissimulées dans le motif, sous la queue du chien. Comme une signature glissée dans l'image, à la manière des artisans qui marquaient discrètement leur ouvrage.
Le tracé Dodal et ce qui le distingue
Reste l'essentiel pour qui s'intéresse aux images elles-mêmes : la qualité du tracé. Le jeu de Dodal est une gravure sur bois, coloriée au pochoir, selon la technique de la xylographie qui consiste à imprimer le papier sur une planche de bois gravée et encrée, puis à poser les couleurs au pochoir. Cette méthode donne des lignes franches, parfois légèrement asymétriques, et c'est précisément ce caractère un peu brut, manuel, qui fait le charme du jeu. Rien ici de la perfection mécanique des rééditions modernes : le trait porte la main de l'artisan.
Dans la longue lignée des Tarots de Marseille, Dodal occupe une position charnière. Il vient après le Noblet parisien, gravé vers 1650 et considéré comme l'un des tout premiers véritables Tarots de Marseille, et il précède le Conver, dont le tracé fera école dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. Le graveur du Dodal a un trait délié que ses successeurs reprendront. Le jeu présente aussi quelques particularités notables qui le distinguent des versions plus tardives, comme la deuxième lame nommée non pas « La Papesse » mais « LA PANCES », une graphie dont le sens exact se discute encore. Ces écarts ne sont pas des erreurs : ce sont les marques d'un état ancien de l'iconographie, antérieur à la normalisation que le succès du Conver imposera.
Cette ancienneté n'est pas qu'une curiosité de collectionneur, elle a des conséquences directes sur la lecture. Au fil des rééditions, des recopies et des restaurations, bien des détails du tracé original se sont émoussés, simplifiés, ou réinterprétés au goût de chaque époque. Un objet posé dans une main, une couleur sur un vêtement, un nombre de boutons ou de feuilles peuvent disparaître ou changer d'une version à l'autre, et avec eux la nuance symbolique qu'ils portaient. Travailler sur un tracé ancien et bien documenté, c'est s'assurer de lire les figures telles qu'elles ont été pensées, et non telles qu'un graveur tardif les a redessinées de mémoire. La fidélité à la source iconographique n'est donc pas une coquetterie d'érudit : c'est la condition d'une interprétation qui ne brode pas sur du sable.
De la Bibliothèque nationale à Tarot Revelatio
Il ne subsiste aujourd'hui que deux exemplaires complets de ce tarot. L'un est conservé à la Bibliothèque nationale de France, l'autre au British Museum. Cette rareté ajoute à la valeur du témoignage : chaque carte qui nous est parvenue est un fragment précieux d'une production dont presque tout le reste a disparu.
Un dernier détail referme la boucle, et il a son importance pour ce site. L'exemplaire conservé à la BnF provient d'une donation faite en juin 1966 par Paul Marteau, maître-cartier lui-même et auteur d'un commentaire du Tarot de Marseille qui fait autorité. C'est ce même Marteau dont les écrits nourrissent les lectures proposées ici, et c'est cette filiation, de la planche gravée à l'interprétation savante, qui justifie le choix de Tarot Revelatio. Le site s'appuie sur l'iconographie Dodal pour une raison simple : elle est l'une des plus anciennes, l'une des plus pures dans son tracé, et elle est aujourd'hui librement consultable, numérisée par Gallica et tombée dans le domaine public. Chaque arcane présenté ici renvoie à cette source, et chaque lecture cherche à en honorer la profondeur. Pour découvrir les figures elles-mêmes, leur symbolique et leur lecture, les fiches arcanes en déploient le sens, une lame après l'autre.