Avant même de connaître le nom d'une lame ou le détail de sa scène, l'œil reçoit ses couleurs. Le Tarot de Marseille est une œuvre vivement colorée, et cette palette n'a rien d'arbitraire. Chaque teinte y porte un sens, chaque objet reçoit la couleur qui lui convient, et l'assemblage de ces couleurs compose un message aussi lisible que les figures elles-mêmes. Apprendre à déchiffrer ce code, c'est se donner un premier accès au jeu, une clé qui fonctionne même quand on ne connaît pas encore la symbolique de chaque arcane. Sur un tracé ancien comme celui de Jean Dodal, où les couleurs sont posées au pochoir en aplats francs, cette grammaire chromatique se lit avec une netteté particulière.
Une palette restreinte et codée
Le Tarot de Marseille traditionnel n'emploie qu'un petit nombre de couleurs, sept le plus souvent : le bleu, le rouge, le jaune, le vert, la couleur chair, le noir et le blanc. Cette économie est délibérée. Là où une image moderne multiplie les nuances pour imiter le réel, la lame de tarot réduit, simplifie, et donne à chaque couleur une valeur quasi héraldique. La couleur ne décrit pas, elle signifie.
Trois teintes dominent l'ensemble du jeu : le rouge, le bleu et le jaune, les trois couleurs primaires. Elles reviennent sur presque toutes les cartes, dans des proportions variables, et leur dosage suffit souvent à orienter la lecture d'une lame. S'y ajoutent le vert, plus rare, la couleur chair qui désigne l'humain, et les deux couleurs limites que sont le noir et le blanc. Il faut noter que les jeux diffèrent sur ce point : la rénovation publiée par Paul Marteau pour les éditions Grimaud ne retient que des couleurs franches, ce qui accentue le caractère codé de la palette et facilite la lecture par dominantes.
Le rouge et le bleu, le couple fondamental
Le cœur du système chromatique repose sur l'opposition du rouge et du bleu, un couple à la fois complémentaire et contradictoire. Le rouge est la couleur de l'action, de l'énergie, de la vitalité. Il évoque le sang, le désir, le principe de vie, tout ce qui est concret et matériel, ce qui se réalise et s'incarne. C'est la couleur du masculin actif, du feu, de l'élan vers le dehors. Très présent dans le jeu, il pousse à l'extérieur et anime la scène.
Le bleu est son exact opposé. Couleur du ciel et de l'eau claire, il dit la réceptivité, l'introspection, le calme, le domaine spirituel et la profondeur du psychisme. Là où le rouge agit, le bleu accueille. Il renvoie au féminin passif, à ce qui reçoit plutôt qu'à ce qui entreprend. Lire une lame, c'est souvent observer comment ces deux couleurs s'y répartissent, et ce qu'elles habillent. Un détail comme celui de L'Hermite, dont la robe est bleue à l'extérieur et rouge à l'intérieur, n'a rien d'anodin : il dit un être tourné vers le recueillement au-dehors, mais qui garde au-dedans le feu de l'action. De même, que Le Diable ne soit pas rouge mais largement bleu en surprend plus d'un : la couleur indique qu'il agit moins par la violence ouverte que sur l'inconscient, dans l'invisible.
Le jaune, lumière et conscience
Le jaune est la troisième grande couleur du jeu, et l'une des plus présentes. C'est la couleur du soleil, de l'or des alchimistes, de la lumière qui relie au divin. Là où le rouge incarne et le bleu recueille, le jaune éclaire : il évoque la conscience, le rayonnement, la sagesse, la joie. Sur les objets, il marque ce qui brille d'une valeur supérieure, ce qui touche au spirituel ou au royal, puisque l'or fut sur terre l'attribut de la puissance des rois.
Certaines lames sont massivement jaunes, et cette dominante les caractérise. Le Soleil en est l'exemple évident, mais Le Bateleur et Le Chariot le sont aussi, chacun à sa manière baigné de cette lumière qui dit l'éveil, le commencement lucide, ou la conscience qui mène l'action. Repérer la couleur dominante d'une carte avant d'en lire le détail donne déjà une première intuition de sa tonalité.
Le vert, la chair, et les deux limites
Restent les couleurs plus discrètes, qui ne sont pas moins parlantes. Le vert est assez peu présent dans le Tarot de Marseille traditionnel. Couleur du règne végétal, il dit la vie qui croît, la régénération, l'espérance, une force tranquille et résistante plutôt que conquérante. Quand il apparaît, il signale ce qui pousse, ce qui dure, ce qui repart.
La couleur chair est une véritable particularité du jeu. Elle désigne l'humain, et avec lui tout ce qui tient à sa condition, dans le meilleur comme dans le pire. Sa singularité est que le tarot l'étend parfois aux objets que tiennent les personnages, comme pour signaler que ces objets sont un prolongement de l'homme, de son pouvoir sur le monde temporel. La chair, c'est aussi la nudité, et donc l'authenticité, la vulnérabilité, l'humilité. Enfin, le noir et le blanc fonctionnent comme deux limites du spectre. Le noir, souvent associé au deuil en Occident, est d'abord dans la tradition la couleur de la terre fertile, de l'humus et de la fécondité, le ventre sombre d'où la vie renaît. Le blanc est la couleur du passage, de la révélation, de ce qui se purifie ou se transfigure.
Lire une lame par ses couleurs
Connaître ce code ne remplace pas l'étude de chaque arcane, mais il l'éclaire et la précède. Devant une lame, avant même de nommer ce qu'elle montre, on peut se demander quelle couleur y domine, comment le rouge et le bleu s'y partagent, où le jaune se pose, ce que la chair y révèle. Une carte massivement rouge ne parle pas le même langage qu'une carte massivement bleue, et un objet doré n'a pas le sens qu'aurait le même objet peint en chair. Le tarot transmet une part de son message par cet assemblage silencieux, sous le seuil du récit explicite.
C'est pourquoi la fidélité au tracé ancien compte tant. Sur un jeu où les couleurs ont dérivé au fil des rééditions, ce langage se brouille. Sur un tracé comme celui de Dodal, où les aplats sont posés franchement et conformément à une tradition, il garde sa lisibilité. Chaque fiche arcane proposée ici décrit les couleurs de la lame en même temps que sa scène, parce que les deux se lisent ensemble. La prochaine fois que vous croiserez une carte, prenez un instant pour la regarder comme une surface colorée avant de la regarder comme une image : elle commencera déjà à vous parler.